POURQUOI IL EST SI DIFFICILE DE SORTIR DE LA PROSTITUTION ?

On me demande parfois pourquoi il est si difficile de sortir de la prostitution.  Cela m’a pris des années pour en sortir, j’y suis retournée plusieurs fois, et je ne suis pas la seule. Ce qui rend la sortie si dure est la complexité de la situation. Quand je suis allée voir un service de conseil pour les personnes prostituées afin de demander de l’aide pour en sortir, on m’a dit : « si vous ne voulez plus faire ça, vous n’avez qu’à ne plus retourner au bordel ! » Mais ce n’est pas aussi simple que ça.

La plupart des prostituées ont eu de très mauvaises expériences avec toutes les formes d’autorité ou d’institutions officielles. En fait, ces institutions pourraient bien être la raison pour laquelle ces femmes ont commencé à se prostituer. Celles qui, comme moi, ont appris combien c’est facile de passer entre les mailles du filet de la protection sociale en Allemagne et de notre système de sécurité sociale, savent où il ne faut pas aller si l’on veut de l’aide. Dans mon cas, les services de l’enfance ont prétendu que je m’étais enfuie de chez moi non à cause des violences que je subissais mais simplement parce que l’on ne m’avait pas donné « assez d’argent de poche ». L’aide que j’ai reçue dans un refuge pour filles, je ne l’ai obtenue que grâce aux efforts de travailleurs sociaux dévoués, et elle s’est terminée beaucoup trop tôt. Quand vous atteignez l’âge de 18 ans, cette aide s’arrête. Personne n’a pris en considération que se retrouver sans aucune aide, c’est une situation très grave pour une jeune adulte très traumatisée qui n’a plus de contact avec ses parents, aucun soutien, et qui n’a pas le sou. Au refuge pour filles, il y avait une fille qui était arrivée là parce que son père la violait régulièrement. Les services de l’enfance l’ont contrainte à s’asseoir face à son père et à discuter avec lui, il s’agissait d’organiser une confrontation entre eux afin qu’ils puissent « s’expliquer ». Le père a tout reconnu, il s’est excusé et les services de l’enfance ont décidé : « voilà, il s’est excusé, il ne recommencera plus, vous pouvez rentrer à la maison maintenant. » Je suis sûre que cette fille ne s’adressera plus jamais à une institution officielle si elle a besoin d’aide.

Toutes ces administrations, la sécurité sociale, les services de prêts aux étudiants, les bureaux « Pôle emploi » et d’indemnisation du chômage, les services d’aide au logement, c’est du pareil au même : « ça n’est pas de notre ressort », des délais interminables pour traiter les dossiers, des remarques stupides. Au service d’aide aux étudiants, on m’a dit : « si vos parents ne veulent pas signer le dossier de candidature, vous devez avoir fait quelque chose de mal. C’est habituellement la faute des enfants. Est-ce que vous avez songé à vous excuser ? ». Au service du logement : « Nous traitons votre dossier depuis presque un an, on vous tiendra au courant. Qu’est-ce que vous dites ? Vous ne pouvez plus payer votre loyer ? Alors, si vous n’avez plus d’appartement, vous n’avez plus droit à une allocation logement, et nous arrêtons de traiter votre dossier. » Je connais des prostituées qui veulent en sortir mais les services du chômage refusent de leur accorder une aide financière et menacent de leur infliger une suspension de paiements de trois mois si elles mettent fin à leur « contrat » avec le bordel, parce qu’elles ont un travail après tout. D’autres qui essaient d’en sortir ne reçoivent pas non plus la totalité des aides auxquelles elles ont droit parce que ces services présument qu’elles continuent à se prostituer secrètement, et ont donc un revenu—une somme totalement imaginaire, basée sur des fantasmes, qui est ensuite déduite des paiements. Celles qui échouent dans la prostitution ou y restent bloquées à cause de ces problèmes n’y sont pas suite à un « choix libre » mais suite à un choix entre deux options pareillement indésirables (mourir de faim et devenir SDF ou se prostituer).

Les centres pro-prostitution qui offrent du soutien et des conseils aux prostituées qui veulent en sortir ne sont pas habituellement de leur côté. Au service d’aide Mimikry à Munich, ils ont célébré leur anniversaire avec le propriétaire d’une agence d’escorts, Stephanie Klee, ce qui met en évidence qu’ils soutiennent ce genre d’activité. Le chef du bureau de la Santé publique à Dresde qui dirige aussi un service d’aide intervient comme conférencier à des événements pro-prostitution et glorifie la prostitution comme une prestation de service fantastique pour les clients, invalides ou pas. Kassanda à Nuremberg maintient que la violence est rare dans la prostitution et que les prostituées ne peuvent être considérées comme un « groupe à risques » parce que cette appellation les stigmatise et les expose à la violence. Ceci alors que, seulement en Allemagne, plus de 70 prostituées ont été assassinées depuis le passage de la loi légalisant la prostitution en 2002. La plupart des centres d’aide qui sont pro-prostitution parlent de « travail du sexe », aident les femmes à entrer dans la prostitution et non à en sortir et affirment que le plus grand problème auquel sont confrontées les prostituées, c’est la stigmatisation et pas la violence elle-même. Je connais des femmes qui ont contacté ce genre de centres et à qui on a dit que le problème n’était pas le « job », mais elles-mêmes, et pourquoi elles ne changeaient pas d’orientation dans la prostitution ? Par exemple en choisissant l’option de l’escorting ou du SM ? Si vous contactez ce genre de centres, non seulement vous ne recevrez aucune aide mais on vous fera honte de votre incapacité à faire ce « travail ».

 

Un autre problème est justement le manque d’alternatives. La situation de l’emploi en Allemagne n’est pas exactement idéale. C’est difficile de trouver du travail pour les femmes qui ont un casier judiciaire suite à des délits dans un contexte prostitutionnel (comme de violer les régulations urbaines en « travaillant » sous l’influence de l’alcool ou des drogues). Ou qui ont des trous dans leur C.V. qui ne peuvent pas être camouflés même en fabulant très bien. De plus, les femmes qui ont passé des années dans la prostitution n’ont que peu ou pas du tout d’expérience professionnelle, et souvent n’ont jamais reçu aucune formation. Les seuls jobs qu’on leur offre sont ceux avec un maximum d’heures et un salaire minimum. Quelqu’un qui vient de quitter la prostitution doit habituellement faire face aux problèmes résultant du trauma, c’est-à-dire un stress permanent. Et si vous êtes constamment à court d’argent, vous faites ce que vous savez faire et pouvez faire– et vous retournez « travailler ». Je ne connais aucune prostituée qui ait la confiance en soi nécessaire pour postuler pour un job normal.

Et aussi : le trauma. La plupart des prostituées souffrent de stress post-traumatique, du type de celui dont souffrent les victimes de tortures. Elles souffrent de troubles de l’anxiété, de manque de confiance en elles, de comportements obsessionnels—par exemple se laver constamment ou répéter compulsivement des rituels absurdes censés leur procurer une impression de sécurité–je dois toucher du bois quand j’ai des pensées effrayantes. Et j’en ai souvent. Quand je ne peux pas le faire, j’ai une attaque de panique. Je sais que ça peut paraître fou pour ceux qui le voient et que ça ne sert absolument à rien mais je ne peux pas m’en empêcher. Quand je suis passée du bordel à l’escorting, j’avais perdu l’habitude de sortir de chez moi pendant la journée, je ne pouvais plus supporter la lumière du jour. Et je ne supportais pas non plus quand les gens étaient trop nombreux autour de moi. Une personne dont les limites sont violées chaque jour et chaque heure risque d’être incapable de rester au milieu d’un groupe parce que son système d’alarme va être constamment en alerte : «c’est un homme : danger ! » Je ne peux même pas essayer de parler de ce que c’est d’être sortie de la prostitution et d’avoir des flashbacks, et des choses qui vous les déclenchent. Les cauchemars et les troubles du sommeil sont épuisants. C’est presque impossible d’avoir l’air normal et de fonctionner dans la « vie normale ». Et vous vous sentez différente des autres, inférieure, plus blessée. Brisée. Les gens vous semblent inquiétants, ceux qui paraissent normaux encore plus, parce qu’ils vous font voir ce que vous n’êtes plus : sans blessures, sans inquiétudes, sans peurs. Entiers. Gentils. De bonne humeur. Pour pouvoir supporter la prostitution, vous devez séparer votre conscience de votre corps, vous dissocier. Le problème est que vous ne pouvez plus ramener votre conscience dans votre corps plus tard. Le corps reste séparé de votre âme, de votre psyché. Vous n’avez plus de contact avec vous-même. Ca m’a pris plusieurs années pour apprendre que ce que je ressens parfois est la faim. Et que ça veut dire que je devrais manger quelque chose. Ou que cette autre sensation que je ressens est le froid. Et que je devrais alors mettre quelque chose de chaud. C’est épuisant d’apprendre—ou de ré-apprendre—que votre corps a des besoins, de le ressentir et encore plus épuisant de prendre soin de soi. De ne plus vous traiter comme de la m…de. De dormir quand vous êtes fatiguée—parce que vous n’êtes plus assise dans un bordel ouvert 24 heures sur 24, et que vous devez prendre le prochain client. Que vous n’avez plus à supporter le froid parce que vous êtes dans la rue en train de vous prostituer alors que la température est en dessous de zéro. Que vous pouvez changer les situations qui vous causent de la douleur au lieu d’éliminer la douleur par la dissociation ou par les drogues et l’alcool.

Mais le trauma ne vous lâche pas aussi facilement. Vous vous y habituez. Ce phénomène s’appelle « trauma bonding », et c‘est la raison pour laquelle les femmes battues par leur mari retournent avec lui. Les situations traumatiques peuvent être addictives parce qu’elles causent une sécrétion massive d’adrénaline—et c’est une substance addictive. De plus, une situation violente est quelque chose que les personnes qui ont fait l’expérience de la violence extrême de la prostitution connaissent bien. Je l’ai appris dès l’enfance : le lieu où j’ai peur, où j’ai mal, où je suis dégradée, c’est le lieu où je dois être. C’est chez moi. C’est pourquoi, même aujourd’hui, je dois encore lutter dans les situations où je suis en danger, et décider contre le danger et m’en éloigner. Ces situations sont merdiques mais familières, je les connais. Les situations dans lesquelles les gens sont gentils avec moi, ne hurlent pas, ne me violentent pas, sont inquiétantes. Je me sens rapidement inférieure. Mon esprit me signale : « il y a quelque chose qui ne va pas, c’est bizarre ». La prostitution, ça ressemble à de l’auto-destruction. Non, la prostitution C’EST de l’auto-destruction.

 

Les addictions sont un autre obstacle à la sortie. De nombreuses prostituées s’anesthésient avec des drogues, l’alcool, les cigarettes, parce que c’est la seule façon de fonctionner. Cette situation développe sa propre dynamique et bientôt, vous avez un problème supplémentaire à gérer.

C’est difficile de trouver une psychothérapie pour les ex-prostituées. Cela prend beaucoup de temps et de courage pour obtenir une place en thérapie et de plus, beaucoup de thérapeutes, hommes et femmes, n’acceptent pas que la prostitution soit une violence (j’écrirai un texte sur la psychothérapie un jour).

Comme les psychothérapeutes, l’ensemble de la société a un problème pour reconnaître les dommages causés par la prostitution, pas seulement pour la société mais pour la prostituée individuellement. Sortir de la prostitution– alors qu’à l’extérieur du monde prostitutionnel, la prostitution est vue comme quelque chose de complètement normal, quelque chose dont on fait la publicité sur d’immenses panneaux dans les grandes rues, dont les annonces publicitaires sont placardées partout sur les taxis, et quand vous lisez constamment des expressions comme « travailleuse du sexe », et que vous êtes régulièrement confrontée à des textes qui minimisent ou même glamourisent ce ‘job’ », ça vous fait quelque chose. Sans même parler des gens qui se croient obligés de traiter de « sale putes », de « chercheuses d’or », de « femmes vénales » ou de racaille les ex-prostituées qui osent parler en public–en commentaire, juste sous les articles que ces femmes ont écrits ou les interviews dans lesquels elles s’expriment. Sortir de la prostitution, puis s’entendre dire que « tout ça, c’est de votre faute », que vous avez fait « de mauvais choix », ou que vous êtes une menteuse vous envoie le message que vous devriez rester dans la prostitution, puisque quand vous en sortez, la dégradation continue.

Une perception d’elles-mêmes altérée et une estime de soi très basse isolent la plupart des prostituées de leur environnement non-prostitutionnel. Après des années passées dans le monde de la prostitution, la plupart des prostituées ne connaissent personne hors de ce milieu. C’est comme un monde parallèle, et parfois, il vous semble que c’est le seul monde réel. Parce que vous n’avez aucune confiance dans les autres humains, et en particulier dans les hommes. Vous savez maintenant de quoi ils sont capables, votre corps en a fait l’expérience et vous savez à quoi vous en tenir sur la façade bourgeoise du monde du dehors. Parce que les clients ne paradent pas seulement dans le monde souterrain, ils évoluent aussi dans le monde « normal ». Et dans ce monde-là, en tant qu’ex-prostituée, vous êtes montrée du doigt comme un objet de honte non seulement par les clients mais aussi par tous les autres, tandis que les clients ne sont nullement stigmatisés ni tenus pour responsables de leurs actes. Et donc, vous pouvez aussi bien rester dans la prostitution : par comparaison, cet endroit apparaît au moins honnête–de la violence contre de l’argent– tout le monde sait ce que vous faites, tout le monde fait la même chose, les règles et les mécanismes sont connus.

 

Toutes les prostituées, y compris les Allemandes, subissent des pressions à la moindre tentative de changer de « club » ou de quitter leur bordel. La coutume habituelle est de se racheter soi-même si l’on veut sortir, de l’argent doit être versé. Une collègue allemande qui voulait disparaître d’un bordel a dû subir pendant une année le stalking du propriétaire de bordel qui l’avait violée constamment. Il a crevé ses pneus, il est entré dans son appartement, il a menacé son petit ami, il a révélé à ses parents l’origine de l’argent qu’elle gagnait. Il l’a seulement laissée tranquille après qu’elle lui eut réglé 3 000 Euros pour le dédommager (ces règlements sont souvent euphémisés sous le nom de « dettes contractées par la prostituée »). Ce que cela signifie :  des amendes pour avoir été en retard, pour ne pas avoir nettoyé sa chambre, pour avoir refusé des clients, pour absences, le loyer pour la chambre qu’elle louait et qu’elle a dû payer bien qu’elle n’ait pas reçu de clients ou ait été malade etc. Je ne parle même pas des « partenaires » des prostituées qui profitent aussi de leur « travail ».

Dans tout cela, je n’ai pas non plus abordé le cas des prostituées étrangères qui ne parlent pas allemand, qui ne connaissent la police que par les policiers corrompus de leur pays d’origine (cette corruption existe aussi en Allemagne), qui n’ont aucun droit aux aides ou à la Sécurité sociale, qui n’ont pas de couverture maladie et qui sont transférées d’une ville à l’autre et d’un bordel à l’autre chaque semaine, si bien qu’elles ne savent même plus où elles sont.

Et même si elles le savent, vers qui pourraient-elles se tourner ?

L’Etat allemand ne leur accorde aucune aide. Il laisse la totalité du financement de la nouvelle « loi de protection des prostituées » aux municipalités et ainsi assure que ces municipalités veilleront à ce que les clients continuent à avoir les mêmes opportunités d’avoir recours aux prostituées–se mettant ainsi dans la poche des revenus considérables.

Et ceci amène à poser la question : est-ce que l’Etat a un quelconque intérêt à empêcher que des jeunes filles et des femmes se retrouvent dans la prostitution ou à aider des prostituées à en sortir. En fait, ça ne fait même pas partie de ses objectifs !

 

 

(c) Huschke Mau

 

 

  • En Allemagne, des étudiants sans ressources ou issus de familles à très faibles revenus ont droit à des prêts étudiants de l’Etat pour couvrir leurs dépenses. L’emprunt doit être remboursé lorsque les étudiants commencent leur carrière professionnelle, mais le taux d’intérêt est faible et il existe des clauses particulières dans le cas où l’étudiant reste sans ressources ou a des enfants, ou des parents proches dont il doit s’occuper et soigner. En même temps, la bureaucratie complique les choses et les met en danger en multipliant les délais.
  • Les parents doivent signer le dossier de candidature en fournissant une attestation de revenus pour que les étudiants puissent bénéficier de ces prêts. Les parents peuvent y être forcés par les autorités mais les étudiants doivent savoir à quels services poser leur candidature et les administrations et employés concernés doivent être disposés à poursuivre leurs dossiers.