Visite guidée d’un bordel à Francfort : LE DISCOURS RIPOLINE DES PROXENETES

Par Huschke Mau

Marcher en simple passante dans ce quartier autour de la gare centrale de Francfort et ses nombreux bordels me donne le sentiment étrange de ne pas être à ma place. En regardant les rangées de femmes postées dans les couloirs du bordel, mon réflexe est de monter dans une chambre. Là au moins, je sas ce que je dois faire, je connais les procédures, le programme, ce que je dois dire, mais là, je suis en visite dans ce bordel, je ne suis plus que spectatrice de la prostitution. Sensation bizarre. Etre ici, pour moi c‘est comme de revenir vers un ex-petit ami qui vous battait : tout est familier mais tout est moche. C’est ce que je ressens parce que j’ai accepté de participer à une visite guidée du bordel Laufhaus, au 26 rue Taunus, et que je me retrouve dans une de ses chambres. Dans ce bordel, les clients déambulent le long des couloirs et achètent des femmes qu’ils choisissent après avoir examiné toutes celles qui se tiennent sur des tabourets de bar dans les couloirs.

Les souvenirs de ma vie de prostituée me reviennent en masse et m’écrasent. Les petites chambres. Les murs colorés. Les lumières tamisées. Les volets fermés. C’est bondé, il fait chaud, c’est sombre. Je sais exactement à quel point ce décor paraîtrait encore plus sordide en pleine lumière. Respirer calmement ! Je ne suis plus prostituée, je suis juste une visiteuse, je suis là pour écouter.

Je suis dans cette chambre de bordel avec plusieurs femmes. Nous sommes serrées. La femme qui sert de guide nous présente les femmes qui sont là. Les visiteuses –sauf moi—n’ont probablement rien à voir avec la prostitution et ne savent pas grand’chose sur ce que c’est vraiment.est devant la seule fenêtre de la pièce, qui est juste un peu entr’ouverte. Dieu merci pour ce petit peu d’air frais ! Si je devais respirer cet air de bordel—fumée de cigarettes, sueur, sperme et latex—j’aurais une crise de nerfs. D. a l’air épuisée, malgré les lumières tamisées. Elle fait plus vieux que ses 45 ans. Elle est habillée en vêtements de sport et casquette de base-ball. Peut-être que c’est la fin de sa journée de travail. On nous a promis « une conversation de femme à femme sur la prostitution ».

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D. est une dominatrice mais avant de le devenir, elle était esthéticienne. Elle a débuté dans la prostitution il y a 10 ans. « C’est une amie qui m’y a fait entrer, les femmes entrent dans la prostitution par les femmes » nous dit la guide (mais les statistiques données par la police disent que 80 à 90% des bordels allemands sont contrôlés par des proxénètes). Je demande à D. combien elle paie par jour pour louer une chambre : 100 Euros (125 $). Et combien elle prend pour une passe ? Le premier prix est 50 Euros. Je regarde autour de la pièce, et je vois des colliers d’étranglement, des dispositifs pour attacher les clients qui veulent être punis, des vêtements de femme (s’ils veulent mettre des costumes, ça coûte plus cher). Je me souviens que je trouvais la domination bien plus fatigante que les autres formes de prostitution. Je détestais être louée pour dominer un client. La « prostitution normale », ça veut dire que vous pouvez vous dissocier, que vous n’avez pas à participer activement, que vous pouvez vérifier vos ongles, penser à autre chose, tandis qu’être une dominatrice signifie que vous devez vous concentrer à 100% sur le client, rentrer dans sa tête, deviner ce qu’il veut et vous forcer à faire ce que vous n’avez pas envie de faire : satisfaire les dégoûtants fantasmes sexuels d’un homme. Mais je ne dis rien.

D. parle en phrases courtes. De temps en temps, elle est interrompue par Juanita Henning (fondatrice de l’association « Dona Carmen » qui défend les « travailleuses du sexe » et le droit des femmes à se prostituer), qui finit ses phrases à sa place ou corrige ce qu’elle dit. Mais ce n’est pas facile de corriger un discours de 15 minutes bourré de contradictions.

« Vous devez être un certain type de personne pour être dominatrice » dit D., qui se contredit quelques minutes plus tard : « je ne suis pas dominatrice par choix, cela m’est égal ce que je fais ici, cela ne m’affecte pas ». Mais qu’est-ce qu’elle apporte aux clients ? « Il ne se passe rien de spécial ici. Je n’ai pas à me déshabiller, et personne ne me touche. Il n’y a pas d’actes sexuels. De temps à autre, un homme se masturbe, c’est tout ».

« Vraiment pas grand’chose, je les attache un peu, je les humilie un peu verbalement. Rien de spécial vraiment. Parfois je les frappe un peu, très légèrement. Ce n’est que du fantasme, rien de plus, pas de sexe, rien de réel. » Elle donne l’impression que les clients viennent ici juste pour lui donner 50 Euros puis disparaissent aussitôt, peut-être quand elle les traite de « sales porcs ». Une femme demande si elle ressent jamais du dégoût. « Non, pourquoi je devrais ressentir du dégoût ? Il ne se passe rien ici. Et ça n’a rien à voir avec moi, rien du tout ».

« Il ne se passe rien et je ne ressens rien ». Je me demande quel est le rapport entre cette minimisation obsessionnelle, cette dédramatisation, ce déni–et la dissociation.  Je ressens de la pitié pour D. qui est payée par le proxénète et la guide de la visite organisée pour parler avec nous et nous répondre aujourd’hui. Quand j’étais prostituée, j’aurais fait comme elle, j’aurais préféré être payée par le proxénète pour commenter la visite-ça m’aurait fait un client de moins à supporter. Et honnêtement, qu’est ce qu’elle pouvait dire d’autre à une quinzaine de femmes de la classe moyenne ?  Moi non plus, je n‘aurais pas dit : « Non, ça me fait vomir, et je trouve ces hommes répugnants » dans cette situation.

Henning, qui guide la visite, coupe rapidement les questions importunes : « si les clients vous dégoûtent ?  C’est quoi cette question ? Il n’y a qu’aux travailleuses du sexe qu’on la pose ». D. ajoute : « imaginez que vous soyez infirmière, c’est pareil ». Une visiteuse commente : « mais les infirmières ressentent parfois du dégoût» ! La guide rétorque : « Mais on ne peut pas comparer ces deux choses, n’est-ce pas ! ». La visiteuse : « donc vous n’êtes pas dégoûtée ? » D. : « non, jamais ». La guide Henning : « le dégoût est une forme d’attraction. Ressentir du dégoût signifie que vous trouvez quelqu’un attirant ».

Maintenant j’ai la tête qui tourne. Est-ce que c’est parce qu’il fait si chaud dans cette pièce ou parce que la situation est tellement absurde ? La pièce est remplie de femmes de la classe moyenne et D. leur dit qu’il ne se passe rien ici. Mais alors, les clients payent pour quoi ? Et qu’est ce qu’elle fait dans cette pièce puisqu’il ne s’y passe rien ? Et maintenant le dégoût, ça serait de l’attraction. Ma tête tourne de plus en plus. C’est tellement grotesque que j’ai l’impression d’halluciner.

Une des visiteuses demande si les clients franchissent ses limites. « Non, répond D., je garde toujours le contrôle. Pas de violence, jamais. « Je ne veux pas qu’on parle de violence ici », interrompt la guide, « la violence n’a rien à voir avec la prostitution, ce n’est pas ça, la prostitution ! » « Exact, c’est moi qui décide de ce qui se passe ici », reprend D. Mais moi je sais que ce n’est pas vrai—elle est là pour satisfaire les exigences des clients. Et elle veut nous faire croire que ces exigences, ça débouche sur « rien ne se passe ici ». Qui peut croire ça ?

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« Combien de clients a-t-elle par jour ? ». Ca dépend, dit D. « Un, parfois deux ». « Mais alors, comment pouvez-vous payer le loyer de votre chambre ? » demande une visiteuse. « Parfois, c’est trois ou quatre », réplique D.

« Et qu’est ce qui se passe ensuite », interroge une autre femme? « D’abord je fais entrer le client dans ma chambre Ensuite je le fais asseoir sur le lit, et quand il dit « non », je dis « oui » dit D. en riant. Et puis la transaction financière a lieu, et ensuite la meilleure chose à faire est de lui mettre un baillon sur la bouche afin qu’il ne me parle pas ». Son rire est amer. Plus je l’entends parler, plus je ressens de la pitié pour elle. Evidemment, elle n’est pas autorisée à parler de ce qui se passe vraiment ici, elle essaie désespérément de tout minimiser, et elle ne doit pas gagner beaucoup d’argent. La répugnance qu’elle éprouve est palpable. Elle dit qu’elle n’a pas de clients réguliers.

« Est-ce que vous parlez de la prostitution avec vos amis ? » demande une autre femme.  « Pas vraiment » dit-elle. « J’ai très peu d’amis qui savent ce que je fais, je dis aux autres que je travaille dans un club de fitness, ils ne me posent jamais de question sur mon travail de toute façon. Et quand j’ai un partenaire, je lui dis ce que je fais, mais nous n’en parlons jamais non plus ».  Est-ce qu’elle parle aux autres femmes du bordel ? « Non—dit elle—c’est juste bonjour bonsoir ». La prostitution crée de la solitude.

« Et les autres filles ici, est-ce qu’elles sont différentes de vous ? » interroge une autre femme. D. élude. « Elles travaillent davantage, elles ont plus de clients, six ou sept par jour, mais pas moi ». Je me demande pourquoi elles doivent faire davantage de passes. Est-ce que c’est parce que, à la différence de D., elles ont un proxénète ? Je ne peux pas la blâmer de se définir par opposition avec les autres prostituées. Dans cette situation, on justifie sa propre existence en disant : « je m’en sors pas mal, mais les autres, elles ne s’en tirent vraiment pas bien ». Ce sont les hiérarchies de la prostitution : l’escort méprise les femmes qui travaillent dans des petits bordels. Celles qui travaillent dans les petits bordels snobent les prostituées qui travaillent au Laufhaus, celles qui sont assises sur leur tabouret de bar et doivent subir les regards des clients qui jugent leur physique (regarder les prostituées et juger leur physique est devenu un sport masculin populaire). Celles du Laufhaus méprisent les prostituées de rue. Se définir par rapport à celles qui sont en dessous de vous apporte au moins le sentiment de ne pas être encore tombée au fond du trou.

« Ne laissez personne vous faire croire que la prostitution, c’est terrible » nous crie D. quand nous quittons la pièce.

Après, il y a une discussion dans le bureau de l’association Dona Carmen. On pose une question sur les proxénètes à Juanita Henning, elle répond : « les proxénètes, ça n’existe pas, c’est un mot qui a été inventé pour stigmatiser les prostituées ». Le responsable de la visite guidée (qui est son co-proxénète) ajoute : « il n’y a que deux proxénètes condamnés par la justice chaque année dans tout le pays ! » Puis elle affirme que la prostitution, c’est comme l’homosexualité : les deux sont victimes de discriminations. Mais je me demande depuis quand la prostitution est devenue une orientation sexuelle ? Maintenant Juanita Henning est lancée : « la prostitution est contrôlée pour contrôler la sexualité des femmes, la sexualité de toutes les femmes. Les femmes ne peuvent avoir de rapports sexuels qu’avec les hommes avec qui elles ont un lien émotionnel ou social ». Elle présente la prostitution comme libératrice et totalement féministe : « Les hommes ont le monopole de l’achat de sexe, ce n’est pas en soi un problème mais les femmes devraient apprendre à faire comme eux. Il nous faut davantage d’escort boys, ce genre de choses ». Son but ultime semble être de nous convertir aux rapports sexuels impersonnels sans aucun souci du partenaire.

«Mais les femmes prostituées vendent leur sexualité » remarque une visiteuse. « La prostitution n’a rien à voir du tout avec la sexualité des femmes ! » rétorque Henning—qui il y a juste une minute nous disait le contraire–que la prostitution était une libération de leur sexualité. « Il ne s’agit pas de la sexualité des femmes, mais de celle des hommes, c’est uniquement centré sur leurs besoins sexuels ». Ah, enfin un moment de lucidité, mais ça ne dure pas longtemps : « c’est pour ça que les femmes ne tombent pas malades dans la prostitution, pas de maladies mentales ou de troubles psychologiques. Elles n’ont rien de tout ça, parce que ça ne les touche en rien, ça n’affecte pas leur sexualité. Les femmes mettent juste leur corps à la disposition des hommes pour un bref moment, c’est tout ».

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Une femme pose une question à propos des Hell’s Angels (un gang international de proxénètes). « Ce n’est pas un problème, dit la guide, absolument pas ». « Il n’y a pas de violence dans la prostitution ici », répète t’elle comme un mantra. « Les Hell’s Angels n’interviennent que pour collecter les taxes ».  « Les Hell’s Angels collectent les taxes pour le bureau des impôts ?» demande une femme incrédule. « Oui, confirme la guide, la municipalité les paye pour faire ça ! »

« Et la prostitution forcée ? Et les femmes étrangères qui sont battues et à qui on a pris leur passeport ? » intervient une autre. « C’est juste des clichés ». De nouveau, j’ai la tête qui tourne. Le plus inquiétant est qu’il y a des femmes qui croient ce qu’elle leur dit. « Je n’ai jamais vraiment pensé à ça sous cet angle, dit une des visiteuses, mais c’est tout à fait comme ça pour la sexualité des femmes, et c’est injuste qu’il n’y ait pas des bordels pour les femmes ».

« Pourquoi est-ce que des femmes vont voir l’association Dona Carmen ? » demande quelqu’un. Bonne question, et là non plus il n’y a pas de problème. « Elles viennent à cause des taxes » explique Henning qui, une minute avant, avait évoqué avec enthousiasme le cas de ces Roumaines et  Bulgares prostituées à Francfort qui, grâce à leur « travail », pouvaient s’acheter une jolie petite maison et nourrir leur famille. « Quand elles partent, elles ont des problèmes avec les impôts qui évaluent leurs revenus. C’est pour ça qu’elles viennent nous voir : quand elles partent, elles sont complètement fauchées, elles sont très pauvres.»

En effet, à part des conseils fiscaux, qu’est-ce des prostituées peuvent attendre d’une association qui affirme qu’il n’y a pas de prostitution forcée, pas de trafic, pas de proxénètes et pas de violence dans la prostitution ? « Mais est-ce que les femmes font vraiment ça volontairement ? » insiste une visiteuse. Henning répond sèchement : « la question est en soi discriminante ».

Une fois dehors, je demande aux femmes si elles croient ce qu’elles ont entendu. « En partie » disent-elles. Certaines pensent que c’était très exagéré mais d’autres croient tout ce qu’on leur a dit.

Contrairement à l’association « Dona Carmen » qui est largement médiatisée, les actions des associations abolitionnistes ne bénéficient d’aucune publicité de la part de la municipalité. Des femmes de plusieurs groupes abolitionnistes ont placé des affiches sur le sol pour rappeler aux passants le nom des femmes prostituées qui ont été assassinées. Bien que seuls les meurtres confirmés de prostituées qui ont eu lieu dans la région de Francfort soient mentionnés, il y en a beaucoup trop, le chiffre est effarant Les gens s’approchent et déposent des roses et des chandelles allumées. C’est triste, et c’est en contradiction totale avec le discours que je viens d’entendre. Maintenant, les rues sont encombrées et bruyantes, partout il y a des gens qui boivent. Les clients sortent des bordels comme s’ils venaient d’acheter des cigarettes et pas des êtres humains. Les abolitionnistes distribuent des tracts, engagent des discussions. La plupart des gens semblent touchés, certains essuient des larmes, d‘autres mentionnent qu’ils ont une prostituée dans leur famille ou parlent des femmes prostituées assassinées à Francfort qu’ils ont connues—et dont on n’a jamais parlé dans les nouvelles ou dans les rapports de police.

Dans une rue latérale, des strip teaseuses dansent sur une estrade. Dans une autre rue, des individus manifestement défoncés errent près d’un lieu de vente légale de drogue. Une prostituée transgenre marche dans la rue, cherchant des clients. Et je me demande, les gens qui font la fête ici, qu’est-ce qu’ils célèbrent au juste ? Est-ce que c’est bien de répandre des paillettes sur cette misère, de transformer cette violence en cirque ? Qu’est-ce qui se passe dans la tête de ces gens qui viennent ici pour s’amuser ? Est-ce qu’ils réalisent que le shot d’adrénaline que leur procure le fait de reluquer les femmes dans ce « quartier chaud » est classiste, sexiste et offensant? Ce qui pour eux est une petite balade en touriste est une vie de misère pour les femmes qui travaillent dans ces bordels.

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Je me demande si la ville de Francfort considère le discours que je viens d’entendre comme une information sérieuse sur la prostitution. Même si ces visites de bordels ne font plus partie du programme municipal officiel, Dona Carmen continue à « éduquer » le public sur ce qu’est la prostitution–en propageant des phrases creuses, en déformant et en minimisant la réalité. Et qu’est ce qui se passe vraiment avec les Hell’s Angels ? Chère ville de Francfort, seriez-vous en train de collaborer avec le crime organisé pour percevoir vos impôts ? Et si ce n’est pas le cas, pourquoi laissez-vous les proxénètes répandre cette rumeur? Est-ce que vous considérez que c’est bon pour l’image de la ville—parce que c’est tellement excitant et sexy? Je n’en reviens pas. Une organisation qui parle sans arrêt de « soi-disant prostitution forcée » et de « soi-disant trafic », et c’est à ces gens-là que vous confiez officiellement la tâche d’éduquer les citoyens sur la prostitution dans la brochure officielle publiée par la municipalité ? Alors que si on est informé-es de la violence et des meurtres commis par des clients, c’est grâce à une poignée de militantes abolitionnistes infatigables qui ne font pas partie du programme officiel d’information. On a l’impression que Francfort se fiche complètement des prostituées.

De retour chez moi, je regarde les évaluations des prostituées du bordel Laufhaus postées sur des sites de clients. Le Laufhaus, c’est le bordel où D. loue une chambre. Ces évaluations me donnent la chair de poule, elles sont venimeuses.

« Très chaude ! Et nous pourrons chevaucher cette chaude pouliche même maintenant qu’elle est enceinte en la sodomisant AO (AO = sexe anal sans préservatif ) .

«Oui, cette fille est sérieusement à l’Ouest. Pas étonnant, quand on se fait baiser et éjaculer dans la chatte par 30 mecs par jour. Et le crystal meth (drogue) la finit.

« Bonnes photos ! Elle a vraiment dû prendre cher la nuit dernière, vu que sa chatte est toute rouge ! »

« S. est une pute très consciencieuse, quelquefois elle accepte AVO. Elle est complètement droguée, complètement docile. Vous pouvez lui mettre n’importe quoi dans ses trous, des bouteilles, des bougies, n’importe quoi. Elle fait tout sans préservatif. Elle a une petite éponge à l’intérieur, comme contraception, lol. Je la baise régulièrement et j’éjacule jusqu’au fond de son utérus.  

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Mais rien de tout ça n’est un problème. Parce que le dégoût ressenti par ces femmes, ça veut dire qu’elles trouvent ces hommes attirants. Et d’ailleurs aucune femme prostituée ne ressent jamais du dégoût. C’est ce que j’ai appris aujourd’hui.

Et une bière et une cigarette pour fêter ça, sur fond de musique bruyante avec les collègues. Si je ne bois pas une bière pour fêter ça, quand est-ce que je le ferais ?

 

(Traduction Francine Sporenda)

Interview de Huschke Mau / Par Francine Sporenda

translation: Francine Sporenda

Interview first published here

F :  Comment expliquez-vous que l’Allemagne (selon une citation populaire) soit devenue le « bordel de l’Europe » ?

H.M. : A mes yeux, les raisons qui font que l’Allemagne est devenue le point de transit numéro un du trafic d’êtres humains n’est pas seulement la conséquence de l’élargissement de l’Europe avec l’entrée des pays de l’Europe de l’Est, mais aussi de la demande. Nous avons une demande très forte en Allemagne : 1,2 million d’hommes visitent des bordels chaque jour. Ajoutez à ça nos lois qui promeuvent la prostitution : celle-ci a été légalisée en 2002, et donc il n’est plus illégal d’être proxénète ou manager de bordel. Le proxénétisme est criminalisé seulement si c’est « exploitatif »–ce qui veut dire si 50% des gains de la personne prostituée lui sont confisqués. Cela ne s’applique pas cependant aux loyers perçus sur les chambres louées dans les bordels, qui sont très élevés : de 100 à 180 Euros par jour, c’est la norme. Si les conservateurs et la droite ne désapprouvent la prostitution que de façon à ce qu’elle reste quand même un droit masculin clandestin, tandis que les prostituées sont méprisées, la gauche et les Verts ont des positions qui relèvent de l’enfumage : ils définissent la prostitution comme un travail, voire ils la présentent comme féministe ou « empowering ». Au lieu d’offrir des alternatives aux femmes ou des moyens d’en sortir, leurs efforts ne visent qu’à rendre la prostitution plus acceptable. Le fait que 89% des femmes veuillent en sortir est complètement passé sous silence.

F: Pouvez-vous nous parler de la « loi pour la protection des prostituées » récemment adoptée ? Qu’est-ce qu’elle prévoit ? Quels sont ses aspects négatifs et positifs (s’il y en a) ?

H.M. : Cette loi « Prostituiertenschutzgesetz » (loi de protection des prostituées) pose des régulations pour les managers de bordels et les prostituées. Elle a été passée cet été. Les managers de bordels doivent maintenant avoir un permis ou une licence pour exercer, ceux qui ont déjà été condamnés pour trafic d’êtres humains ne peuvent pas être autorisés à gérer un bordel. Les prostituées doivent s’enregistrer et elles doivent assister à des sessions individuelles de formation santé. De plus, le port du préservatif est maintenant obligatoire pour les clients, ce qui est le seul point positif de la loi. Les clients qui insistent pour ne pas porter de préservatif recevront des amendes élevées. Ceci dit, la stratégie politique mise en oeuvre par cette loi ne consiste qu’à faire disparaître les aspects les plus catastrophiques de la prostitution en Allemagne, par exemple les tarifs au forfait pour les bordels, ou les offres de « gang bangs » (viols collectifs) qui sont maintenant interdits, mais la situation des prostituées en tant que telle n’est pas abordée. Sauf pour les préservatifs obligatoires, il n’y a rien dans ces régulations qui responsabilise les clients, il n’y a aucune aide à la sortie, il n’y a rien qui offre aux femmes des alternatives. La loi ne stipule même pas 21 ans comme âge minimum d’entrée dans la prostitution, cette disposition a été refusée comme « interdiction d’activité professionnelle ». En conséquence, l’exploitation de filles très jeunes venant des régions les plus pauvres de l’Europe va continuer en Allemagne. La prostitution forcée est très difficile à prouver, même si la police estime que 9 femmes sur 10 travaillent pour un proxénète caché.

F : Vous dites que les administrations municipales sont chargées d’appliquer cette loi, et que cela est en soi la garantie qu’elles ne seront pas appliquées. Pouvez-vous expliquer pourquoi ?

H.M. : Les administrations municipales doivent en effet appliquer cette loi—mais les fonds qui leur sont alloués pour le faire sont insignifiants. Suite à la loi, les villes devront créer de nouveaux emplois, par exemple pour travailler dans les bureaux où les prostituées devront se faire enregistrer. On aura aussi besoin d’interprètes (beaucoup de prostituées allemandes sont d’origine étrangère NDLT). On aura besoin de médecins pour les formations-santé. Mais ce qui semble vraiment intéresser l’Etat, c’est de profiter financièrement de la prostitution au maximum, et pas du tout d’investir dans des aides efficaces pour les femmes concernées. Il n’y a pas assez de centres de conseil, il n’y a pas assez d’aides à la sortie, il n’y a pas assez d’alternatives disponibles pour les femmes prostituées.

F: Pouvez-vous expliquer comment la légalisation de la prostitution entraîne automatiquement le développement de la corruption dans la police, les administrations locales et les sphères politiques ?

H.M. : La légalisation, c’est avant tout les proxénètes, les managers de bordels et les clients qui en bénéficient. La prostitution légale envoie aux clients le message que c’est ok d’acheter une femme. Etre client, ça n’a plus rien de honteux en Allemagne, au contraire. Récemment, un homme a été traduit en cour de justice pour avoir étranglé une femme. La juge a suggéré que, s’il aimait étrangler des femmes, il aurait dû aller voir une prostituée ! La violence contre une certaine catégorie de femmes est ainsi normalisée, il n’y a aucune solidarité avec les femmes prostituées. Beaucoup d’hommes sont clients en Allemagne, des statistiques précisent qu’au moins 3 hommes sur 4 ont eu recours à une prostituée au moins une fois dans leur vie. S’ils peuvent le faire aussi facilement, pourquoi ne le feraient-ils pas ? Et en même temps, les prostituées, elles, ne sont pas du tout décriminalisées. Si elles ne respectent pas les régulations concernant les zones autorisées pour l’exercice de la prostitution, elles sont punies. Elles sont punies si elles ne payent pas leurs impôts. Et cela donne aux managers de bordels et aux clients les moyens d’exercer un chantage sur elles. De nombreux policiers et politiciens sont aussi clients. Mon premier proxénète était un policier, et j’avais de nombreux policiers comme clients. Et personne ne voit ça comme un problème—puisque le proxénétisme est légal. Et comme ces policiers et ces politiciens sont clients, ils prennent des décisions qui servent leurs intérêts en tant que clients.  Et l’existence de bordels dans une ville augmente considérablement le montant des revenus fiscaux cette ville, voir ce que paient en impôts des méga-bordels comme le « Pasha » à Cologne. C’est un très gros fromage pour les politiciens, il est hors de question qu’ils y renoncent.

F: Pouvez-vous nous parler de ces chaînes de méga-bordels en Allemagne ? Et comment les maltraitances sur les femmes prostituées y sont sans doute pires que dans toutes les autres formes de prostitution (tarif au forfait, gang bangs, systèmes de surveillance des prostituées comme dans une prison etc.) » ?

H.M. : Oui, en effet, en Allemagne, nous avons des bordels géants. Il y a deux types de bordels. Ceux dans lesquels les clients et les femmes se rencontrent, et ils peuvent ensuite monter dans les chambres. Et ceux où les clients défilent dans les couloirs devant les femmes assises devant la porte de leur chambre pour faire leur choix. Oui, la loi de protection des prostituées de 2017 a supprimé les offres au forfait et les gang bangs, mais ce qui se produit actuellement, c’est que les grands bordels prospèrent, tandis que les plus petits, ou les bordels en appartement, sont en train de fermer.

F : La légalisation a fait des proxénètes et des trafiquants d’êtres humains des hommes d’affaires respectables. Vous mentionnez sur votre blog le cas du prince  de Sachsen Anhalt qui a investi une partie de sa fortune dans des bordels. Ces « hommes d’affaires » peuvent maintenant passer ouvertement des annonces d’offres d’emploi pour recruter de nouvelles prostituées, des publicités pour les bordels sont visibles partout en Allemagne. Pouvez-vous nous parler de cette normalisation du proxénétisme et de la prostitution, et de l’effet que cela produit sur la société allemande et sur la situation des femmes en général?

H.M. : Quand on voit des managers de bordels passer dans des émissions à la télé ou même avoir leurs propres shows télévisés, cela fait monter l’acceptation sociale de l’achat du corps des femmes à un niveau record. Gérer des bordels, en être propriétaire ou être client, ce n’est plus vu comme choquant en Allemagne. Par contre, cela n’a pas pour conséquence une acceptation plus large des femmes prostituées, elles sont toujours considérées comme de la racaille. Vendre du sexe est toujours vu comme méprisable et immoral, tandis qu’acheter du sexe est devenu parfaitement normal. C’est maintenant vers les clients et les proxénètes que va la sympathie du public—et c’est le résultat de la légalisation.

Une autre conséquence de la légalisation est de normaliser les violences envers les femmes. J’ai dû supporter d’entendre des personnes de ma connaissance qui ne savaient pas que j’étais prostituée me faire la leçon sur le fait que l’achat de sexe serait un service parfaitement normal. En même temps, la normalisation de la prostitution a des effets à long terme sur la façon dont la société comprend (ou plutôt ne comprend pas) les autres formes de violence sexuelles envers les femmes. On a maintenant des situations où les femmes qui portent plainte pour viol sont harcelées en retour avec des accusations de diffamation si le perpétrateur ne peut pas être condamné par manque de preuves. Ceci n’est pas une coïncidence.

F : Pouvez-vous nous parler des « syndicats de travailleuses du sexe » et du lobby pro-prostitution en Allemagne ? Qui sont ces gens ? Combien de vraies prostituées dans ces groupes?

H.M. : Ici, nous avons le BSD (Berufsverband Sexueller Dienstleistungen), l’«Association professionnelle des services sexuels », qui n’est en fait qu’une association de dirigeants de bordels et qui est pourtant consultée régulièrement par les politiciens sur toutes les questions touchant à la prostitution, bien qu’ils ne soient que des managers. Il y a aussi le BESD (Berufsverband erotische und sexuelle Dienstleistungen), l’«Association professionnelle des services érotiques et sexuels », qui se présente comme une sorte de syndicat pour les « travailleuses du sexe », mais en fait ceux qui sont ses porte-parole gèrent des donjons de dominatrices ou louent des chambres aux prostituées—et sont donc aussi des opérateurs de lieux de prostitution. L’association ne veut pas révéler combien elle a de membres. Hydra, un centre de conseil et de lobbying à Berlin, donne ouvertement des conseils pour faciliter l’entrée en prostitution.

F: Vous dites que les associations pro-«travail du sexe » ne sont pas seulement inutiles pour les femmes qui veulent sortir de la prostitution, mais qu’en fait elles essaient d’empêcher les femmes prostituées d’en sortir, ou même elles tentent d’attirer de nouvelles recrues. Pouvez-vous nous parler de ça ?

H.M. : Ces associations ont commencé à dire (suite à des pressions politiques) qu’elles soutiennent les femmes voulant sortir de la prostitution—parce que, selon elles, tout le monde n’est pas fait pour ce « travail ». Mais en fait, ces déclarations ne débouchent sur aucune aide. Au lieu de soutien à la sortie, nous avons des centres qui conseillent les prostituées et font du lobbying, et de toute façon il n’y en a pas beaucoup. Il y a des Länder ou des états qui n’en ont aucun. Et quand il y en a, ils sont pro-« travail du sexe ». Cela veut dire qu’ils font campagne pour que les femmes prostituées ne soient pas vues comme un groupe exerçant une activité à haut risque, malgré tous les meurtres de prostituées perpétrés dans ce pays. Parce que selon eux, présenter les prostituées comme groupe à risque serait stigmatisant. De plus, j’ai entendu parler de cas où on a dit à des femmes prostituées qui voulaient quitter la prostitution qu’il fallait simplement qu’elles changent de branche et se reconvertissent dans la domination au lieu d’être escorts. Cela ne les aide pas vraiment bien sûr.

F: Peut-on dire que l’Etat allemand est le plus grand des proxénètes ?

H.M. : Beaucoup de ces associations de conseil et de lobbying reçoivent des subventions publiques ou de l’Etat. Comme elles ne donnent aucune aide aux femmes qui veulent sortir et comme celles-ci sont juste encouragées à mieux s’adapter au « travail du sexe », le résultat est que beaucoup vont rester bloquées dans la prostitution, même si ce n’est pas ce qu’elles veulent. Et c’est l’Etat qui profite de ça, parce que ces femmes continuent à payer des impôts. Certaines femmes prostituées paient jusqu’à 30 Euros d’impôt par jour–la soi-disant « Vergnuegungssteuer » ou « taxe du plaisir »–ce qui est une appellation parfaitement cynique, parce que je ne connais aucune femme qui tire du plaisir de ce « travail ». Et les femmes prostituées doivent supporter des coûts et des frais énormes : 100 à 180 Euros par jour pour une chambre dans un bordel (payés au propriétaire du bordel), plus les impôts (payés à l’Etat), plus ce qu’elles versent à leur proxénète.

F:  J’ai vu que maintenant les bordels allemands reçoivent des évaluations comme les hôtels ? Est-ce que c’est vrai ?

H.M. : Le BSD, une association de managers de bordels, a lancé un « label de qualité » qui récompense certains bordels. Dans ces bordels, les femmes sont présentées comme « travaillant » volontairement, indépendamment de tout proxénète et loin de toute activité criminelle. Bien sûr, ce label de qualité est complètement bidon : un club de propriétaire de bordels qui décerne des labels de qualité à des bordels, comment ces évaluations peuvent-elles être objectives et indépendantes ? L’association a même admis qu’il s’agit d’une nouvelle stratégie de marketing pour séduire des clients qui n’auront plus à se soucier de savoir si les prostituées qu’ils payent sont contraintes ou pas. En fait, de toute façon, les clients s’en fichent, ou même ils préfèrent que les prostituées soient contraintes, parce qu’elles sont alors plus vulnérables, qu’il est plus facile d’abuser d’elles, qu’elles posent moins de limites aux exigences des clients et ne peuvent pas refuser des pratiques sexuelles extrêmes. Ce label de qualité vise à racoler un certain type de clients, ceux qui prétendent être « éthiquement corrects » et qui pourront désormais aller au bordel sans états d’âme.

Traduction anglaise Inge Kleine

Traduction française Francine Sporenda

POURQUOI IL EST SI DIFFICILE DE SORTIR DE LA PROSTITUTION ?

On me demande parfois pourquoi il est si difficile de sortir de la prostitution.  Cela m’a pris des années pour en sortir, j’y suis retournée plusieurs fois, et je ne suis pas la seule. Ce qui rend la sortie si dure est la complexité de la situation. Quand je suis allée voir un service de conseil pour les personnes prostituées afin de demander de l’aide pour en sortir, on m’a dit : « si vous ne voulez plus faire ça, vous n’avez qu’à ne plus retourner au bordel ! » Mais ce n’est pas aussi simple que ça.

La plupart des prostituées ont eu de très mauvaises expériences avec toutes les formes d’autorité ou d’institutions officielles. En fait, ces institutions pourraient bien être la raison pour laquelle ces femmes ont commencé à se prostituer. Celles qui, comme moi, ont appris combien c’est facile de passer entre les mailles du filet de la protection sociale en Allemagne et de notre système de sécurité sociale, savent où il ne faut pas aller si l’on veut de l’aide. Dans mon cas, les services de l’enfance ont prétendu que je m’étais enfuie de chez moi non à cause des violences que je subissais mais simplement parce que l’on ne m’avait pas donné « assez d’argent de poche ». L’aide que j’ai reçue dans un refuge pour filles, je ne l’ai obtenue que grâce aux efforts de travailleurs sociaux dévoués, et elle s’est terminée beaucoup trop tôt. Quand vous atteignez l’âge de 18 ans, cette aide s’arrête. Personne n’a pris en considération que se retrouver sans aucune aide, c’est une situation très grave pour une jeune adulte très traumatisée qui n’a plus de contact avec ses parents, aucun soutien, et qui n’a pas le sou. Au refuge pour filles, il y avait une fille qui était arrivée là parce que son père la violait régulièrement. Les services de l’enfance l’ont contrainte à s’asseoir face à son père et à discuter avec lui, il s’agissait d’organiser une confrontation entre eux afin qu’ils puissent « s’expliquer ». Le père a tout reconnu, il s’est excusé et les services de l’enfance ont décidé : « voilà, il s’est excusé, il ne recommencera plus, vous pouvez rentrer à la maison maintenant. » Je suis sûre que cette fille ne s’adressera plus jamais à une institution officielle si elle a besoin d’aide.

Toutes ces administrations, la sécurité sociale, les services de prêts aux étudiants, les bureaux « Pôle emploi » et d’indemnisation du chômage, les services d’aide au logement, c’est du pareil au même : « ça n’est pas de notre ressort », des délais interminables pour traiter les dossiers, des remarques stupides. Au service d’aide aux étudiants, on m’a dit : « si vos parents ne veulent pas signer le dossier de candidature, vous devez avoir fait quelque chose de mal. C’est habituellement la faute des enfants. Est-ce que vous avez songé à vous excuser ? ». Au service du logement : « Nous traitons votre dossier depuis presque un an, on vous tiendra au courant. Qu’est-ce que vous dites ? Vous ne pouvez plus payer votre loyer ? Alors, si vous n’avez plus d’appartement, vous n’avez plus droit à une allocation logement, et nous arrêtons de traiter votre dossier. » Je connais des prostituées qui veulent en sortir mais les services du chômage refusent de leur accorder une aide financière et menacent de leur infliger une suspension de paiements de trois mois si elles mettent fin à leur « contrat » avec le bordel, parce qu’elles ont un travail après tout. D’autres qui essaient d’en sortir ne reçoivent pas non plus la totalité des aides auxquelles elles ont droit parce que ces services présument qu’elles continuent à se prostituer secrètement, et ont donc un revenu—une somme totalement imaginaire, basée sur des fantasmes, qui est ensuite déduite des paiements. Celles qui échouent dans la prostitution ou y restent bloquées à cause de ces problèmes n’y sont pas suite à un « choix libre » mais suite à un choix entre deux options pareillement indésirables (mourir de faim et devenir SDF ou se prostituer).

Les centres pro-prostitution qui offrent du soutien et des conseils aux prostituées qui veulent en sortir ne sont pas habituellement de leur côté. Au service d’aide Mimikry à Munich, ils ont célébré leur anniversaire avec le propriétaire d’une agence d’escorts, Stephanie Klee, ce qui met en évidence qu’ils soutiennent ce genre d’activité. Le chef du bureau de la Santé publique à Dresde qui dirige aussi un service d’aide intervient comme conférencier à des événements pro-prostitution et glorifie la prostitution comme une prestation de service fantastique pour les clients, invalides ou pas. Kassanda à Nuremberg maintient que la violence est rare dans la prostitution et que les prostituées ne peuvent être considérées comme un « groupe à risques » parce que cette appellation les stigmatise et les expose à la violence. Ceci alors que, seulement en Allemagne, plus de 70 prostituées ont été assassinées depuis le passage de la loi légalisant la prostitution en 2002. La plupart des centres d’aide qui sont pro-prostitution parlent de « travail du sexe », aident les femmes à entrer dans la prostitution et non à en sortir et affirment que le plus grand problème auquel sont confrontées les prostituées, c’est la stigmatisation et pas la violence elle-même. Je connais des femmes qui ont contacté ce genre de centres et à qui on a dit que le problème n’était pas le « job », mais elles-mêmes, et pourquoi elles ne changeaient pas d’orientation dans la prostitution ? Par exemple en choisissant l’option de l’escorting ou du SM ? Si vous contactez ce genre de centres, non seulement vous ne recevrez aucune aide mais on vous fera honte de votre incapacité à faire ce « travail ».

 

Un autre problème est justement le manque d’alternatives. La situation de l’emploi en Allemagne n’est pas exactement idéale. C’est difficile de trouver du travail pour les femmes qui ont un casier judiciaire suite à des délits dans un contexte prostitutionnel (comme de violer les régulations urbaines en « travaillant » sous l’influence de l’alcool ou des drogues). Ou qui ont des trous dans leur C.V. qui ne peuvent pas être camouflés même en fabulant très bien. De plus, les femmes qui ont passé des années dans la prostitution n’ont que peu ou pas du tout d’expérience professionnelle, et souvent n’ont jamais reçu aucune formation. Les seuls jobs qu’on leur offre sont ceux avec un maximum d’heures et un salaire minimum. Quelqu’un qui vient de quitter la prostitution doit habituellement faire face aux problèmes résultant du trauma, c’est-à-dire un stress permanent. Et si vous êtes constamment à court d’argent, vous faites ce que vous savez faire et pouvez faire– et vous retournez « travailler ». Je ne connais aucune prostituée qui ait la confiance en soi nécessaire pour postuler pour un job normal.

Et aussi : le trauma. La plupart des prostituées souffrent de stress post-traumatique, du type de celui dont souffrent les victimes de tortures. Elles souffrent de troubles de l’anxiété, de manque de confiance en elles, de comportements obsessionnels—par exemple se laver constamment ou répéter compulsivement des rituels absurdes censés leur procurer une impression de sécurité–je dois toucher du bois quand j’ai des pensées effrayantes. Et j’en ai souvent. Quand je ne peux pas le faire, j’ai une attaque de panique. Je sais que ça peut paraître fou pour ceux qui le voient et que ça ne sert absolument à rien mais je ne peux pas m’en empêcher. Quand je suis passée du bordel à l’escorting, j’avais perdu l’habitude de sortir de chez moi pendant la journée, je ne pouvais plus supporter la lumière du jour. Et je ne supportais pas non plus quand les gens étaient trop nombreux autour de moi. Une personne dont les limites sont violées chaque jour et chaque heure risque d’être incapable de rester au milieu d’un groupe parce que son système d’alarme va être constamment en alerte : «c’est un homme : danger ! » Je ne peux même pas essayer de parler de ce que c’est d’être sortie de la prostitution et d’avoir des flashbacks, et des choses qui vous les déclenchent. Les cauchemars et les troubles du sommeil sont épuisants. C’est presque impossible d’avoir l’air normal et de fonctionner dans la « vie normale ». Et vous vous sentez différente des autres, inférieure, plus blessée. Brisée. Les gens vous semblent inquiétants, ceux qui paraissent normaux encore plus, parce qu’ils vous font voir ce que vous n’êtes plus : sans blessures, sans inquiétudes, sans peurs. Entiers. Gentils. De bonne humeur. Pour pouvoir supporter la prostitution, vous devez séparer votre conscience de votre corps, vous dissocier. Le problème est que vous ne pouvez plus ramener votre conscience dans votre corps plus tard. Le corps reste séparé de votre âme, de votre psyché. Vous n’avez plus de contact avec vous-même. Ca m’a pris plusieurs années pour apprendre que ce que je ressens parfois est la faim. Et que ça veut dire que je devrais manger quelque chose. Ou que cette autre sensation que je ressens est le froid. Et que je devrais alors mettre quelque chose de chaud. C’est épuisant d’apprendre—ou de ré-apprendre—que votre corps a des besoins, de le ressentir et encore plus épuisant de prendre soin de soi. De ne plus vous traiter comme de la m…de. De dormir quand vous êtes fatiguée—parce que vous n’êtes plus assise dans un bordel ouvert 24 heures sur 24, et que vous devez prendre le prochain client. Que vous n’avez plus à supporter le froid parce que vous êtes dans la rue en train de vous prostituer alors que la température est en dessous de zéro. Que vous pouvez changer les situations qui vous causent de la douleur au lieu d’éliminer la douleur par la dissociation ou par les drogues et l’alcool.

Mais le trauma ne vous lâche pas aussi facilement. Vous vous y habituez. Ce phénomène s’appelle « trauma bonding », et c‘est la raison pour laquelle les femmes battues par leur mari retournent avec lui. Les situations traumatiques peuvent être addictives parce qu’elles causent une sécrétion massive d’adrénaline—et c’est une substance addictive. De plus, une situation violente est quelque chose que les personnes qui ont fait l’expérience de la violence extrême de la prostitution connaissent bien. Je l’ai appris dès l’enfance : le lieu où j’ai peur, où j’ai mal, où je suis dégradée, c’est le lieu où je dois être. C’est chez moi. C’est pourquoi, même aujourd’hui, je dois encore lutter dans les situations où je suis en danger, et décider contre le danger et m’en éloigner. Ces situations sont merdiques mais familières, je les connais. Les situations dans lesquelles les gens sont gentils avec moi, ne hurlent pas, ne me violentent pas, sont inquiétantes. Je me sens rapidement inférieure. Mon esprit me signale : « il y a quelque chose qui ne va pas, c’est bizarre ». La prostitution, ça ressemble à de l’auto-destruction. Non, la prostitution C’EST de l’auto-destruction.

 

Les addictions sont un autre obstacle à la sortie. De nombreuses prostituées s’anesthésient avec des drogues, l’alcool, les cigarettes, parce que c’est la seule façon de fonctionner. Cette situation développe sa propre dynamique et bientôt, vous avez un problème supplémentaire à gérer.

C’est difficile de trouver une psychothérapie pour les ex-prostituées. Cela prend beaucoup de temps et de courage pour obtenir une place en thérapie et de plus, beaucoup de thérapeutes, hommes et femmes, n’acceptent pas que la prostitution soit une violence (j’écrirai un texte sur la psychothérapie un jour).

Comme les psychothérapeutes, l’ensemble de la société a un problème pour reconnaître les dommages causés par la prostitution, pas seulement pour la société mais pour la prostituée individuellement. Sortir de la prostitution– alors qu’à l’extérieur du monde prostitutionnel, la prostitution est vue comme quelque chose de complètement normal, quelque chose dont on fait la publicité sur d’immenses panneaux dans les grandes rues, dont les annonces publicitaires sont placardées partout sur les taxis, et quand vous lisez constamment des expressions comme « travailleuse du sexe », et que vous êtes régulièrement confrontée à des textes qui minimisent ou même glamourisent ce ‘job’ », ça vous fait quelque chose. Sans même parler des gens qui se croient obligés de traiter de « sale putes », de « chercheuses d’or », de « femmes vénales » ou de racaille les ex-prostituées qui osent parler en public–en commentaire, juste sous les articles que ces femmes ont écrits ou les interviews dans lesquels elles s’expriment. Sortir de la prostitution, puis s’entendre dire que « tout ça, c’est de votre faute », que vous avez fait « de mauvais choix », ou que vous êtes une menteuse vous envoie le message que vous devriez rester dans la prostitution, puisque quand vous en sortez, la dégradation continue.

Une perception d’elles-mêmes altérée et une estime de soi très basse isolent la plupart des prostituées de leur environnement non-prostitutionnel. Après des années passées dans le monde de la prostitution, la plupart des prostituées ne connaissent personne hors de ce milieu. C’est comme un monde parallèle, et parfois, il vous semble que c’est le seul monde réel. Parce que vous n’avez aucune confiance dans les autres humains, et en particulier dans les hommes. Vous savez maintenant de quoi ils sont capables, votre corps en a fait l’expérience et vous savez à quoi vous en tenir sur la façade bourgeoise du monde du dehors. Parce que les clients ne paradent pas seulement dans le monde souterrain, ils évoluent aussi dans le monde « normal ». Et dans ce monde-là, en tant qu’ex-prostituée, vous êtes montrée du doigt comme un objet de honte non seulement par les clients mais aussi par tous les autres, tandis que les clients ne sont nullement stigmatisés ni tenus pour responsables de leurs actes. Et donc, vous pouvez aussi bien rester dans la prostitution : par comparaison, cet endroit apparaît au moins honnête–de la violence contre de l’argent– tout le monde sait ce que vous faites, tout le monde fait la même chose, les règles et les mécanismes sont connus.

 

Toutes les prostituées, y compris les Allemandes, subissent des pressions à la moindre tentative de changer de « club » ou de quitter leur bordel. La coutume habituelle est de se racheter soi-même si l’on veut sortir, de l’argent doit être versé. Une collègue allemande qui voulait disparaître d’un bordel a dû subir pendant une année le stalking du propriétaire de bordel qui l’avait violée constamment. Il a crevé ses pneus, il est entré dans son appartement, il a menacé son petit ami, il a révélé à ses parents l’origine de l’argent qu’elle gagnait. Il l’a seulement laissée tranquille après qu’elle lui eut réglé 3 000 Euros pour le dédommager (ces règlements sont souvent euphémisés sous le nom de « dettes contractées par la prostituée »). Ce que cela signifie :  des amendes pour avoir été en retard, pour ne pas avoir nettoyé sa chambre, pour avoir refusé des clients, pour absences, le loyer pour la chambre qu’elle louait et qu’elle a dû payer bien qu’elle n’ait pas reçu de clients ou ait été malade etc. Je ne parle même pas des « partenaires » des prostituées qui profitent aussi de leur « travail ».

Dans tout cela, je n’ai pas non plus abordé le cas des prostituées étrangères qui ne parlent pas allemand, qui ne connaissent la police que par les policiers corrompus de leur pays d’origine (cette corruption existe aussi en Allemagne), qui n’ont aucun droit aux aides ou à la Sécurité sociale, qui n’ont pas de couverture maladie et qui sont transférées d’une ville à l’autre et d’un bordel à l’autre chaque semaine, si bien qu’elles ne savent même plus où elles sont.

Et même si elles le savent, vers qui pourraient-elles se tourner ?

L’Etat allemand ne leur accorde aucune aide. Il laisse la totalité du financement de la nouvelle « loi de protection des prostituées » aux municipalités et ainsi assure que ces municipalités veilleront à ce que les clients continuent à avoir les mêmes opportunités d’avoir recours aux prostituées–se mettant ainsi dans la poche des revenus considérables.

Et ceci amène à poser la question : est-ce que l’Etat a un quelconque intérêt à empêcher que des jeunes filles et des femmes se retrouvent dans la prostitution ou à aider des prostituées à en sortir. En fait, ça ne fait même pas partie de ses objectifs !

 

 

(c) Huschke Mau

 

 

  • En Allemagne, des étudiants sans ressources ou issus de familles à très faibles revenus ont droit à des prêts étudiants de l’Etat pour couvrir leurs dépenses. L’emprunt doit être remboursé lorsque les étudiants commencent leur carrière professionnelle, mais le taux d’intérêt est faible et il existe des clauses particulières dans le cas où l’étudiant reste sans ressources ou a des enfants, ou des parents proches dont il doit s’occuper et soigner. En même temps, la bureaucratie complique les choses et les met en danger en multipliant les délais.
  • Les parents doivent signer le dossier de candidature en fournissant une attestation de revenus pour que les étudiants puissent bénéficier de ces prêts. Les parents peuvent y être forcés par les autorités mais les étudiants doivent savoir à quels services poser leur candidature et les administrations et employés concernés doivent être disposés à poursuivre leurs dossiers.

 

À propos de l’amour de la gauche pour la prostitution

En français sur le site TRADFEM.

Lettre ouverte aux Jeunesses de gauche unies de Brême (« Bremer Linksjugend-solid »), une organisation jeunesse officielle du parti allemand de la gauche radicale, en ce qui concerne leur prise de position « Solidarité avec les travailleurs et travailleuses du sexe* – Non à la nouvelle loi sur la protection des personnes prostituées – Non au paternalisme et à l’hétéronomie dans l’industrie des services sexuels » (« Solidarität mit Sexarbeiter * innen – Nein zum neuen Prostituiertenschutzgesetz – Nein zu Bevormundung und Fremdbestimmung im sexuellen Dienstleistungsgewerbe »).

[Initialement publié en allemand sous le titre « Die Linke Freude an der Prostitution – Huschke Mau une Bremer Linksjugend, le 21 avril 2016.]

Aux membres des Jeunesses de gauche unies,
Je veux qu’il soit clair que je m’adresse à ceux et celles d’entre vous qui ont voté pour la proposition « Solidarité avec les travailleurs du sexe – Non à la nouvelle loi sur la protection des prostituées – Non au paternalisme et à l’hétéronomie dans l’industrie des services sexuels » (1), lors de la rencontre fédérale de l’organisation Jeunesses de gauche unies des 8 et 9 avril 2016. Je suppose que cela ne signifie pas la totalité d’entre vous, ce qui suggère qu’il y a encore de l’espoir.

Je suis une ancienne « travailleuse du sexe », comme vous nous appelez ; j’ai lu votre proposition, et je voudrais vous dire exactement ce que je pense de la « solidarité » que vous nous offrez dans ce document.

Tout d’abord, il est rassurant que vous l’ayez signée comme Jeunesses de gauche. Parce que lorsque j’ai lu l’expression « industrie des services sexuels », j’étais sûre pendant un instant que le FDP [le Parti allemand du libertarisme économique] était revenu d’entre les morts.

Mais j’ai vraiment apprécié que vous preniez position contre « l’hétéronomie », le pouvoir des autres sur nos vies. Malheureusement, en lisant cette proposition, j’ai dû me rendre à l’évidence que vous n’aviez pas compris que « l’autre » qui a le pouvoir sur les personnes qui sont dans la prostitution est le prostitueur, au sens que cette caractéristique est INHÉRENTE AU SYSTÈME : il veut du sexe, je n’en veux pas réellement, j’ai simplement besoin d’argent et donc je consens à cette hétéronomie par coercition. C’est aussi simple que cela.

La prostitution : ni profession ni service ?

Vous écrivez :

« Même si le travail sexuel est établi depuis longtemps comme service commercial dans notre société et qu’il est considéré comme légal en République fédérale allemande depuis 2002, les travailleuses et travailleurs du sexe demeurent gravement stigmatisés dans leur vie privée et professionnelle. »

Je suis tout simplement abasourdie que vous décriviez l’acte de prostitution comme une « profession » et un « service ». La sexualité est la sphère la plus intime de l’être humain. Pouvons-nous conserver au moins cela, s’il vous plaît, ou devons-nous laisser chaque partie de nous-mêmes complètement réifiée et commercialisée ? Depuis quand la gauche se fait-elle championne de la vente de tout désir humain ? Vous qualifiez le sexe de service, comme s’il était possible de le séparer du soi, du corps, de la personne ; comme si vous pouviez simplement le peler, le mettre dans une jolie petite boîte sur le comptoir d’une boutique, et puis un type se présente, me tend 50 euros et repart avec le service sexuel.

Est-ce bien la façon dont vous imaginez cela ? Vraiment ? Vous parlez même de « mauvaises conditions de travail ». Croyez-vous réellement que les violences dont nous avons souffert et dont tant d’entre nous souffrent encore sont en quelque sorte améliorées si on nous donne un joli « lieu de travail », comme vous dites ? Des « conditions de travail » ? Mais de quoi parlez-vous ? Dans quelles conditions la violence que nous infligent les prostitueurs est-elle acceptable à vos yeux ? Ou ne la voyez-vous tout simplement pas comme une violence, en ignorant ce que vous disent les personnes sorties de la prostitution et les chercheuses et chercheurs en traumatologie ?

Soixante-huit pour cent de toutes les personnes prostituées souffrent de troubles de stress post-traumatique (2), et cela sans compter la dépression, la toxicomanie, et les troubles de personnalités limites et les psychoses. Pensez-vous que ces choses ne sont que le résultat de « mauvaises conditions de travail » ? Toutes les femmes de ma connaissance qui en sont sorties décrivent ce qu’elles ont vécu dans la prostitution comme une violence sexuelle. Que nous ayons toléré cette violence sexuelle ou ayons été forcées de le faire ne la transforme pas en profession !

Qui stigmatise les femmes prostituées ? Les prostitueurs

Et puis vous continuez à propos de la stigmatisation, en disant que nous ne devons pas être stigmatisé.e.s. Je suis d’accord avec vous sur ce point, mais je dois souligner que ce n’est pas le stigmate qui nous viole, nous agresse et nous tue. Ce sont les prostitueurs. Malheureusement, vous tirez des conclusions erronées de l’exigence que les personnes prostituées ne soient pas stigmatisées.

Vous écrivez :

« Cette [stigmatisation] s’exprime dans un manque de reconnaissance de leur profession. »

Pour être clair, ce que vous demandez est essentiellement que la violence à l’encontre des femmes prostituées devienne normale. Vous voulez qu’elle devienne un emploi. Vous voulez que la violence devienne ACCEPTABLE. En bref, vous vous battez pour le droit des femmes à qualifier d’emploi la souffrance de la violence sexuelle. Ou mieux : Vous vous battez pour le droit des hommes à violenter des femmes et à minimiser cette violence en la qualifiant de « travail ».

En outre, je ne comprends pas l’ensemble de votre discours sur « le travail du sexe comme choix personnel ». Toutes les femmes prostituées de ma connaissance ont « choisi » la prostitution parce qu’elles ne voyaient pas d’autre option. Comment pouvez-vous interpréter cela comme un choix personnel ? Est-ce parce que je peux choisir, AU SEIN DE LA PROSTITUTION, entre seulement faire des fellations avec un préservatif (et perdre mon revenu en raison du « choix personnel » de toutes les femmes de l’Europe du Sud) et seulement prendre toutes ces bites dans la bouche sans la moindre protection, parce que c’est la norme ? Tout un choix personnel !

Notre problème n’est pas le « manque de reconnaissance de la profession », notre problème est la « profession » elle-même ! Neuf prostituées sur dix la quitteraient immédiatement si elles le pouvaient (3). À quoi diable sert votre baratin sur la reconnaissance de la profession ?!

Tout votre manifeste donne l’impression d’avoir été rédigé par le lobby pro-prostitution, et cela semble effectivement le cas. Vous vous référez au BESD [Berufsverband erotische und sexuelle Dienstleistungen e.V. ; soit « l’Association professionnelle pour les services érotiques et sexuels »] comme « syndicat de travailleuses et de travailleurs du sexe ». Vous rendez-vous compte que cette organisation ne représente que 0,01% des personnes prostituées en Allemagne ? Et de quel genre de syndicat des personnes prostituées parlons-nous s’il comprend les propriétaires de bordels ? Des exploiteurs qui créent un « syndicat » pour représenter les travailleuses et travailleurs ? Voilà bien le syndicat le plus étrange dont j’aie jamais entendu parler. Qui avez-vous consulté en fait ? En dehors des propriétaires de maisons closes comme Fricke et de propriétaires d’agences d’escorte comme Klee ? (4) Quelles sont les sources de renseignements sur lesquelles vous fondez, en fait, vos décisions ? Si votre prochain projet concerne le racisme, irez-vous consulter les néonazis ?

Qui “victimise” les femmes prostituées ? Les prostitueurs

Le paragraphe suivant me fait douter que vous possédiez la moindre capacité de réfléchir à ce sujet ou sur toute autre question. Vous écrivez : « En plus de ces revers juridiques, il y a beaucoup de victimisation et de paternalisme à l’égard des travailleuses et travailleurs du sexe, même au sein de la gauche sociale. »

Je me demande qui victimise les femmes prostituées – les prostitueurs qui nous agressent ou les personnes qui font état de ces agressions ? Si vous voulez nous empêcher de devenir des victimes, abolissez le statut de prostitueur ! Ou peut-être voulez-vous simplement que les gens arrêtent de DIRE que des préjudices nous sont imposés dans et par la prostitution ? Si tel est le cas, veuillez vous contenter de dire cela et cessez de prétendre que les personnes qui reconnaissent la prostitution comme inhumaine nous victimisent en quelque sorte – ce ne sont pas ELLES qui le font.

Ensuite, vous écrivez :

« Ainsi, certains éléments de la gauche ont à plusieurs reprises réclamé une “abolition totale de la prostitution” ou le soi-disant progressiste “modèle suédois”, en affirmant que le travail du sexe/la prostitution est l’expression ultime du patriarcat. »

Laissez-moi tirer cela au clair : parce que cette phrase donne l’impression que vous ne croyez PAS que la prostitution est une expression du patriarcat. Si elle ne l’est pas, de quoi s’agit-il alors ? Pourquoi 98% de toutes les personnes prostituées sont-elles des femmes et presque 100% des prostitueurs, des hommes ? Mais ne dites surtout pas que c’est parce que nous vivons dans un patriarcat ?
Puis, vous dites : « Oui, le travail du sexe se fait actuellement dans le contexte du patriarcat, ce qui signifie que la question de son caractère volontaire est malheureusement toujours difficile à démêler. »

Donc, la prostitution a aussi lieu en dehors du patriarcat ? Sérieusement ? Et quelles conclusions tirez-vous de ce qu’il soit difficile de répondre à la « question de son caractère volontaire » ?

Ensuite :

« Ce sont surtout des femmes qui travaillent dans cette profession, alors que ce sont surtout les hommes qui achètent les services des travailleuses du sexe. »

Je trouve tout simplement incroyable la façon dont vous prenez la part des agresseurs et banalisez la violence sexuelle par votre choix de mots.

Ensuite :

« Cependant, la réponse féministe ne peut pas être d’adopter une approche paternaliste et d’essayer de dire aux travailleuses et travailleurs du sexe ce à quoi une vie décente devrait ressembler. »

Je meurs d’envie de savoir où vous allez chercher ça. Les gens qui voient la prostitution comme destructrice et inhumaine ne sont pas paternalistes : elles et ils expriment de la solidarité avec nous. Et c’est exactement ce que vous pourriez faire avec un peu de pratique. Il faut que vous arrêtiez de ramener cette idée stupide que toute personne qui reconnaît la prostitution comme dommageable est une sorte de moraliste conservateur essayant de faire la leçon à des “femmes déchues” (5). Reconnaître la souffrance et la misère de la prostitution et déclarer qu’elle constitue une violence n’est pas faire la morale ; cela signifie VOIR les conditions réelles où vivent les personnes prostituées et manifester ainsi du respect et de l’attention aux personnes qui souffrent à l’intérieur de la prostitution et à cause d’elle.

La prostitution, l’un des principaux piliers du patriarcat

Ensuite :

« Tant le modèle suédois qu’une interdiction complète mettraient en danger l’autonomie et la protection des travailleuses et travailleurs du sexe de façon encore plus dramatique que les lois existantes. Ces lois plus strictes ne changeraient rien à l’existence du patriarcat avec ses rôles spécifiques et sa hiérarchie de pouvoir social entre les femmes et les hommes. »

Pourquoi cela ne changerait-il rien ? La prostitution est l’un des principaux piliers du patriarcat, comme toute violence sexuelle. Pourquoi est-ce que ça ne changerait rien de l’interdire ? Pourquoi la prostitution serait-elle la seule sphère de la vie où les lois n’ont soudainement pas le moindre impact ? La prostitution a-t-elle lieu dans quelque espace intersidéral ? Vous pourriez aussi bien dire que le viol ne doit pas être interdit par la loi, car cela ne fait rien pour changer les rôles patriarcaux et la hiérarchie de pouvoir social ! Êtes-vous en train de dire que vous voulez simplement tout laisser tel quel ? La violence sexuelle, les structures patriarcales – est-ce bien ce que vous endossez ? La gauche a-t-elle perdu toute vision de l’avenir ? Ou n’est-elle à court de vision que lorsqu’il s’agit des femmes prostituées ?

Oui, je présume que vous êtes de bonne foi. Mais si vous préconisez la décriminalisation du prostitueur (je crois que nous sommes tous d’accord pour dire que l’on ne devrait jamais criminaliser la personne prostituée), alors cela équivaut à tenir un discours comme celui-ci : « Les femmes touchées par la violence conjugale sont stigmatisées. Pour les libérer de ce stigmate, nous allons décriminaliser la violence de leur agresseur. De cette façon, la femme n’aura plus rien dont avoir honte. » Arrivez-vous à comprendre au moins une partie de tout ça ?

Ce que votre brochure ne mentionne pas du tout est le prostitueur – comme d’habitude. Faites-moi simplement une faveur en allant lire quelques messages au hasard dans les forums destinés à ces hommes, puis dites-moi comment diable vous pouvez soutenir la légalisation de quelque chose comme ça ? Comment pouvez-vous endosser que des hommes fassent de telles choses aux femmes ? Je suis curieuse d’entendre vos arguments à cet effet.

Le conte de fées de la clandestinité

Ensuite :

« Celles et ceux qui veulent rendre illégaux les travailleurs du sexe par choix criminalisent l’ensemble de l’industrie et la contraignent à la clandestinité, où aucune protection ne peut leur être fournie. Afin d’être mieux protégés, les travailleuses et travailleurs du sexe ont besoin de plus d’autodétermination et de la reconnaissance sociale et juridique de leur profession. Ce n’est que de cette façon et en étant reconnus comme travailleurs qu’ils et elles peuvent s’organiser publiquement dans le cadre de la classe ouvrière et revendiquer leurs propres intérêts, de meilleures conditions de travail et une sécurité sociale. Une interdiction du travail du sexe ou la criminalisation des clients (comme en Suède) ne contribuerait qu’à rendre le travail du sexe invisible et moins sûr. »

Et revoici encore le conte de fées de la clandestinité. Veuillez s’il vous plaît aller lire quelques textes expliquant le modèle suédois (6), qui criminalise le prostitueur et décriminalise la prostituée. Et lisez des évaluations de cette loi, là où elle a été appliquée, en Norvège par exemple. Non, la prostitution ne correspond pas à une quantité d’actes coulée dans le bronze. Oui elle peut être diminuée. Non, le modèle suédois ne la refoule pas dans la clandestinité. Oui, le point de vue d’une société sur les femmes se transforme quand un sexe ne peut plus acheter l’autre. Non, nous n’avons pas besoin de « reconnaissance en tant que profession », nous avons besoin que la prostitution soit reconnue comme une VIOLENCE. Et non, nous ne faisons pas partie de la classe ouvrière, nous sommes d’abord et surtout des personnes lésées par des violences sexuelles par le biais de la prostitution ! Nous ne nous organisons PAS dans le cadre de la classe ouvrière, mais au sein d’associations de victimes et de survivantes (par exemple, Netzwerk Ella, et SPACE International (7), des organisations que vous refusez cependant d’écouter. Nous n’avons pas besoin que vous nous organisiez ou que vous parliez de nous ; nous nous organisons nous-mêmes, merci beaucoup.

Prostitution forcée et prostitution ne peuvent pas être envisagées séparément

Ensuite :

« Ceux et celles qui préconisent réellement une société émancipée doivent aussi plaider pour l’autodétermination physique et sexuelle. »

La prostitution est l’exact opposé de l’autodétermination sexuelle. Une partie veut du sexe, l’autre non. L’argent est censé combler ce fossé. La prostitution n’a RIEN à voir avec l’autodétermination physique et sexuelle parce que tout ce que je fais, le prostitueur en décide ; c’est cela la situation d’hétéronomie. J’en ai incroyablement marre de tous vos discours sur la libération sexuelle lorsque vous mentionnez dans un même souffle la prostitution comme un chemin vers cette libération. Ne nous entraînez pas dans ce discours ; nous ne nous laisserons pas instrumentaliser de cette manière ! Faites votre propre libération sexuelle, mais vous ne serez pas autorisés à utiliser et maquiller la violence commise contre nous pour y arriver.

De plus, j’aimerais bien vous voir faire un peu de recherche ; vous découvrirez rapidement que la prostitution forcée et la prostitution ne peuvent pas être envisagées séparément (8), comme vous préférez le faire. D’une part, les lignes entre les deux sont floues, et d’autre part il n’y aura jamais assez de femmes qui font cela “volontairement” ; un grand pourcentage d’entre elles devront toujours être contraintes pour satisfaire la demande. Cela signifie que vous ne pouvez pas vouloir la prostitution sans être d’accord avec la prostitution forcée ; l’une n’existe pas sans l’autre.

Et en passant, si vous soutenez la décriminalisation complète et la légalisation de la prostitution, vous soutenez le principe du marché comme unique facteur de régulation, ce qui signifie : la demande augmente, l’offre se développe, la demande croît encore plus parce que les hommes considèrent maintenant comme parfaitement normal d’être un prostitueur, l’offre continue à croître, et ainsi de suite. C’est une spirale ascendante. À constater votre grande impatience de voir une valeur capitaliste extraite des femmes comme marchandises, on se demande si vous avez déjà lu quoi que ce soit sur les mécanismes de base du capitalisme ?

Ensuite :

« Le droit d’asile doit également être réformé de telle sorte que les prostituées migrantes sous contrainte ne soient plus confrontées à la menace d’expulsion, mais qu’elles reçoivent plutôt des permis de résidence et de travail. Cependant, l’intention qui sous-tend notre décision est de mettre l’accent sur ces travailleuses et travailleurs du sexe qui éprouvent actuellement des restrictions de leur auto-détermination physique, de leur santé et de leurs droits dans leur vie professionnelle de travailleuses et travailleurs du sexe, les personnes qui ont fait le choix conscient et délibéré de livrer des services sexuels et érotiques. »

Oh, et quelle est la proportion de ces personnes ? Une sur dix au grand maximum. Et voilà sur qui vous voulez vous aligner pour déterminer des facteurs qui affectent la situation de TOUTES les femmes prostituées en Allemagne ? Vous ne vous souciez pas du reste d’entre nous, ou quoi ? Qui avez-vous écouté chez BESD, cette organisation des propriétaires de bordels ? Vous n’avez certainement pas écouté les 90 pour cent de prostituées du pays qui sont des femmes migrantes (9), parce qu’elles ne font pas partie de cette organisation. Et vous êtes réellement heureux de votre connivence avec ces merdes racistes ! La grande majorité des prostituées ne sont pas les propriétaires de maisons closes, des escortes de grande classe, des dominatrices ; la majorité d’entre elles ne parlent même pas l’allemand ! Comment pouvez-vous être aussi ignorant.e.s ? La prostitution est classiste et raciste, ou pourquoi pensez-vous qu’on y trouve tant de femmes autochtones dans les autres pays, et tant de femmes roms en Allemagne ? Comment expliquez-vous cela ? Et puis vous allez afficher sur Facebook des appels à des manifestations antiracistes ? Vous me faites vraiment rire !

Ensuite :

« Ainsi nous estimons qu’un féminisme qui est sérieux au sujet de son souci de l’autodétermination des femmes et de l’autodétermination sexuelle doit aussi se battre pour les droits et les revendications des associations de travailleuses et travailleurs du sexe. L’association régionale de Brême des Jeunesses de gauche solides appuie un tel féminisme et Belle plaidera pour l’autonomisation juridique des travailleuses et travailleurs du sexe et se montrera solidaire de leurs luttes. »

Vous ne vous montrez certainement pas solidaires de nos luttes en qualifiant la violence sexuelle de profession, en ignorant la majorité d’entre nous, et en qualifiant la prostitution d’autodétermination sexuelle et physique ! Mais de quoi diable parlez-vous ? Il vous faut trouver un chemin pour revenir à la réalité. Et si vous ne pouvez pas nous signifier de solidarité parce que vous êtes trop occupés à écouter les propriétaires de bordels, au moins laissez-nous en paix et ne présumez pas de parler en notre nom ! Vous n’avez jamais eu à offrir votre cul : vous êtes à l’extérieur de la prostitution – ce qui est un privilège, j’aimerais vous le rappeler – et vous êtes assis là, dans votre association régionale de Brême et à votre meeting fédéral, à baratiner sur sa reconnaissance en tant que profession ? Arrêtez de délirer.

Au moins une fois par semaine ici, nous recevons la visite d’une femme qui est déjà sortie de l’industrie (sans parler de celles qui nous contactent parce qu’elles cherchent encore à en sortir !) Elle nous dit que si elle a pris tout ce temps pour briser son silence, c’est parce que tout ce que la société lui dit, c’est que c’est une PROFESSION et que c’est du TRAVAIL et que c’est un EMPLOI ; c’est du joyeux travail sexuel – et donc toutes les blessures qu’elle a subies dans la prostitution indiquent que c’est ELLE qui doit avoir un problème. Et cela, c’est précisément le climat politique que créent les gens comme vous. Tout votre discours enferme dans le silence les femmes qui ont quitté la prostitution. Moi aussi, je suis restée sans voix pendant des années en raison de textes comme le vôtre – parce que lorsque tu es prostituée et que tu lis quelque chose comme ça, tu ne sais même pas par où COMMENCER.

Prostitution : système sexiste, raciste et classiste

La prostitution est sexiste, raciste et classiste, et vous, vous arrivez, après avoir écouté les propriétaires de maisons closes et d’agences d’escorte, et vous voulez nous parler de libération sexuelle ? Et vous appelez cela être de gauche ? Vous ne pouvez pas parler sérieusement. Il ne peut jamais s’agir d’aménager aussi confortablement que possible un système sexiste, classiste et raciste comme la prostitution. Qui espérez-vous voir s’accommoder de cela ? Un tel système doit être ABOLI. Vous devez comprendre que soutenir les femmes dans la prostitution n’est pas la même chose que soutenir le système prostitutionnel ! Ce système doit être renversé et non institutionnalisé encore mieux et « reconnu comme une profession » ! La seule chose que je trouve louable à propos de votre document est l’exactitude avec laquelle il constitue un fidèle copié-collé des arguments du lobby des proxénètes. Beau travail, en effet.
Sérieusement, est-ce à cela que ressemble votre solidarité ? Honte à vous, et non merci !

Huschke Mau (@huschkemau)

Signé au nom des femmes qui sont sorties de la prostitution
Annalena, femme sortie de la prostitution
Sonja, femme sortie de la prostitution
Sandra, femme sortie de la prostitution
Sunna, femme sortie de la prostitution
NaDia, femme sortie de la prostitution
Andra, femme sortie de la prostitution
Esther Martina, femme sortie de la prostitution
Eva, femme sortie de la prostitution


Traduction : TRADFEM, que nous remercions.

Note des traducteurs : Les noms désignant des personnes – tels travailleur, prostitueur et femme – dans le document en allemand des Jeunesses de gauche solides, sont tous suivis d’un astérisque pour alléguer leur neutralité de genre (l’allemand est une langue très sexuée). L’astérisque apparaît même après le substantif « femmes », malgré l’absence de forme masculine du mot ou de suffixe connu. Le seul nom dénué de cet astérisque est le mot « hommes ».